Dimanche 14 octobre

Nous voici donc sur la route dans un mini-bus empli de touristes – mais exclusivement indiens, à l’exception de deux Européens largués… devinez qui ? Et le voyage commence par le genre de trucs qui rassure vraiment les Indiens, mais inquiète les étrangers qui se demandent de quoi on peut bien essayer de se protéger ainsi : une bénédiction du bus ! Le chauffeur fait en effet un arrêt aux abords d’un minuscule sanctuaire d’où s’extirpe un moine bouddhiste émacié nanti d’un plateau portant une bougie… Il s’approche alors pour venir bénir le véhicule et son chauffeur – pendant que nous faisons nos propres prières pour rester en vie.



Nous manquons un peu de place sur les deux fauteuils qui sont les nôtres puisque nous avons les pieds directement au-dessus des marches (donc au-dessus du vide) ; heureusement, les Indiens ont tout prévu et nous sortent de nulle part une petite grille qui, en recouvrant le vide, nous permet au moins de poser nos petons. Ca reste un peu inconfortable, mais il n’y a que… euh… six heures de voyage, donc tout va bien. Et c’est un voyage plutôt agréable car tout le monde s’intéresse beaucoup à nous, et essaie de nous intégrer à l’ambiance sympathique – quoi que bruyante – qui règne dans le bus ; on nous offre des cacahuètes, on nous réclame des chansons, on nous pose les traditionnelles questions : « Where do you come from ? », « What’s your name ? », « Are you married ? », « What’s your job ? » – mais aussi une plus rare : « What’s your income ? » – autrement dit « Combien vous gagnez ? ». Bon, j’avoue, à celle-ci j’ai refusé de répondre… je ne connais pas les revenus des gens qui sont en face, mais il y a de grandes chances qu’ils gagnent bien moins que moi – sauf qu’évidemment, leur expliquer que 1000 euros en France ça n’est vraiment pas assez pour bien vivre m’aurait lancée dans des explications trop longues et trop compliquées. Donc j’ai un peu pontifié en expliquant que ça ne se faisait pas de poser cette question, que c’était bien trop personnel – réaction bien française qu’habituellement j’abhorre – et qui n’a pas été bien comprise par mes vis-à-vis je crois. D’ailleurs on n’a pas dû sembler trop sympa à nos amis si conviviaux, parce que, la chanson, on ne l’a pas chantée – impossible, étonnamment, d’en trouver une qu’on connaissait tous les deux, et impossible aussi de chanter en solo (on n’en a pas l’air, mais c’est qu’on est timide) ! Encore que nous avons dû sembler suffisamment agréables pour qu’on vienne piocher des gâteaux directement dans mon sac sans rien me demander auparavant… aucune éducation ces Indiens on vous dit !

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Sur le chemin d’Ooty nous faisons plusieurs arrêts. Le premier me permet de nourrir une vache et son veau avec des bananes – mais c’est uniquement parce que la grosse bête a réclamé d’abord. J’ai senti quelque chose me pousser par derrière : c’était son mufle de grosse gourmande. Les Indiens qui m’environnaient m’ont alors expliqué qu’elle était friande de bananes, alors je suis partie en acheter. Vision assez bizarre que celle de la vache qui vient quand on l’appelle et qu’on lui tend une carotte – euh une banane. Sensation assez bizarre que celle de la langue de la vache s’enroulant autour de la banane… Bref, moment assez bizarre – mais rigolo.

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Au deuxième arrêt, nous sommes déjà en montagne et c’est au tour des singes de venir réclamer à manger… Nous sommes donc environnés d’animaux morfales très habitués à la présence humaine, et les Indiens se précipitent pour les nourrir de cacahuètes. En fait, ils donnent des cahouètes aux singes comme quelques minutes auparavant ils nous en donnaient à nous… tirez-en les conclusions qui s’imposent.

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Les quelques grosses bêtes que nous croisons lorsque nous traversons l’un des plus grands parcs nationaux d’Inde (parce que, oui, la route traverse le parc… un truc très logique dans le cadre de la protection de l’environnement) sont beaucoup plus farouches. Elles se résument plus ou moins à des daims, au lieu des éléphants espérés, car la plupart des animaux (pas fous) fuient la route (on s’en serait douté… surtout vu la vitesse et le son de notre véhicule, qui ne roule pas vraiment dans le respect des limitations de vitesse prescrites). Donc pas d’éléphants pour nous – pourtant on a scruté ; c’était un peu notre seule chance de faire un « safari » en Inde, car les parcs sont encore fermés (fin de la saison des pluies, et apogée de la saison des amours). Par contre, à la place des grosses bestioles, on a droit à des virages en épingle à cheveu pris aussi vite que cela est possible. Quand je dis « aussi vite que cela est possible » je n’entends pas « légalement possible » mais bien « techniquement possible »…

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Plus nous montons, plus le paysage est joli – mais plus le temps se rafraîchit, évidemment. Nous craignons de plus en plus passer nos quelques jours à Ooty sous la pluie… et ça ne loupe pas, si l’arrivée ne se fait pas sous la pluie, c’est en début de soirée que l’orage nous tombe finalement dessus. On nous dépose au lac, et puis il faut négocier un rickshaw (plus cher qu’ailleurs, zone de montagnes oblige) ; on a ensuite à peine le temps de s’installer au YWCA (un joli bâtiment totalement humide et mal chauffé, de style colonial et bourré de signaux chrétiens – du crucifix à la prière affichée au mur) que ça commence à tomber. Nous sautons le déjeuner car on ne propose que du riz et du dal (une sorte de soupe de lentilles très bonne mais qui constitue la base de l’alimentation en Inde du nord, à tel point que nous ne pouvons plus en voir en peinture) et nous nous autorisons une sieste dans notre chambre qui a l’air d’un petit cottage. Nous préférons passer commande pour le dîner, histoire d’éviter le dal, et dès 18 heures, affamés, nous retournons dans la salle à manger nous sustenter d’une soupe et de nouilles. Puis nous redescendons les cinquante marches qui mènent à notre chambre, située en contrebas du site et nous couchons devant la télé, frigorifiés, dans notre lit trop petit pour le mètre 86 de Yann, et dont les draps humides et froids se réchauffent peu à peu au contact de la bouillotte que j’ai louée (en supplément)… une journée très active donc. Mais comme demain c’est le jour du trekking, il nous faut reprendre des forces… le réconfort avant l’effort quoi.

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Lundi 15 octobre

Aujourd’hui nous partons avec quatre autres touristes et un guide pour 18 kilomètres de marche à travers les collines d’Ooty. Oui, vous avez bien lu : 18 kilomètres. Une paille. C’est pas que j’appréhende, mais je me demande quand même à quel point les collines en question sont vallonnées… et, dès les premières minutes, le ton est donné : on n’est pas là pour muser, le nez au vent, un trekking c’est (aussi) du sport et pas que de la balade. Donc on marche vite, et – oui – ça grimpe un peu. Le résultat, c’est que « ventoline » se met très rapidement pour moi à rimer avec « meilleure copine »… mais rien de vraiment impossible à gérer au final. Et puis, la balade est vraiment magnifique : ça vallonne et ça moutonne sérieusement dans le vert, avec la ponctuation régulière des moutons gardées par des paysannes tribales aux tenues colorées et des maisonnettes quasiment fluorescentes groupées en tous petits villages. Et au loin, d’immenses eucalyptus tendent leurs branches vers un ciel d’un bleu pur… d’ailleurs, constatant que j’ai quelques problèmes de souffle, notre guide me colle d’office une feuille d’eucalyptus sur la gorge – médecine traditionnelle il paraît. Ca ne peut pas faire de mal en tout cas… Dans les mêmes eucalyptus, nous apercevons très vite un groupe de langurs dorés (des singes noirs couronnés d’une étrange perruque décolorée de pouff… pardon, de bimbo), éminemment plus sympathiques que le gang de frelons agressifs qui nous a valu, quelques instants plus tôt, un accroupissement affolé dans l’herbe rase de la prairie. Bon, OK, soyons honnêtes : qui a valu à tout le monde, sauf moi, un accroupissement affolé… parce que moi, moi qui suis apiphobe quand même, les frelons, je ne les ai pas vus… et du coup, lorsque le guide nous a intimés : « Sit down please », j’ai juste répondu « pas envie ». Ha ha. Bref, les langurs sont donc beaucoup plus sympa que les frelons…



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Derrière le grand bois d’eucalyptus, ce sont les plantations de thé qui commencent. L’une, immense, est une propriété privée que nous sommes autorisés à traverser à condition de ne pas prendre de photos (grosse frustration pour Yann). Dommage, car nous y croisons des paysans souriants au travail – en pleine pesée des feuilles récoltées. Mais l’interdiction de prendre des photos cesse après deux kilomètres, et, quoi qu’il en soit, elle ne gâche en rien le plaisir : la balade est merveilleuse, paisible et splendide, et s’effectue par un temps magnifique… ah, je suis à court de superlatifs !

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Au bout de plusieurs heures de marche, et après avoir laissé partir deux des autres touristes participant au trekking car ils ne font qu’une version abrégée de notre propre parcours, nous arrivons aux abords d’un petit cours d’eau ; on croise de belles petites vaches au poil luisant, ainsi que de tous jeunes veaux joueurs comme de jeunes chiens qui viennent réclamer notre attention. On voit que ces vaches-ci n’ont vraiment rien à voir avec les vaches des villes, parfois maigrissimes et pelées, toujours nourries aux ordures… du coup je prends plaisir à les caresser – attention : vidéo neuneue…



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Nous traversons un hameau, au bout duquel des paysannes travaillent dans des champs de légumes. Leurs vêtements archi-colorés tranchent de façon drastique sur le vert lumineux des jardins… nos appareils nous démangent. A ma demande, elles acceptent d’être prises en photo – mais elles ne reprennent pas le travail et gardent la pose jusqu’à ce que nous leur signalions que nous avons fini. Pas idéal pour la vidéo…

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Encore un peu de marche et nous arrivons dans un village ; c’est là que nous allons déjeuner. Nous sommes un peu inquiets – tout comme les deux Européennes de l’est qui nous accompagnent – car le resto de village où notre guide nous engage à entrer n’est qu’un boui-boui. C’est super sympa et totalement authentique, mais l’ombre de la vilaine tourista (pour ne pas dire celle de la fièvre typhoïde) plane en Inde pour les touristes sur toutes les denrées qu’on peut appeler « street-food »… et lorsque le serveur se met à passer entre les tables couvertes de mouches pour nous servir sur des feuilles de journal une nourriture puisée à même son seau, nous frémissons. Mais la faim – et la politesse que nos parents nous ont enseignée – sont les plus fortes : nous mangeons. Cependant, le fait que la nourriture s’avère délicieuse ne nous rassure pas pour autant… seule la dextérité du préposé au thé, qui jongle avec le liquide brûlant et le tord en ruban d’un récipient à l’autre, nous détourne un peu de notre inquiétude sanitaire. Mais la preuve qu’on n’aurait pas dû s’inquiéter, c’est que rien ne s’est passé du tout dans nos intestins ni nos estomacs dans les heures ni les jours suivants…





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Le ventre bien plein, nous repartons pour une deuxième village aux couleurs incroyables – pourtant l’Inde nous a largement habitués à une explosion de couleurs permanente, mais là… c’est le degré ultime de la fluorescence ! Les paysans y sont un peu froids à notre égard mais les enfants, comme d’habitude, ravis de poser pour nous.

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Dernière étape – et là, il s’agit de grimper sérieusement, puisque c’est un point de vue de toute beauté sur la vallée qui nous attend au sommet de la colline sur laquelle nous nous engageons. Mais avant de pouvoir en bénéficier, il nous faut tout d’abord traverser un troupeau de buffles aux mufles inquiets qui frémissent à notre passage ; certains sont en pleine baignade dans un petit bassin en contrebas, d’autres broutent – même si notre arrivée les interrompt dans leur activité. Mais leur gardien est là, et il les rassure. C’est d’ailleurs la première fois que nous voyons des buffles blancs – étonnant.

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Arrivés au bout de notre grimpette, nous traversons un dense bosquet de mimosas délicieusement odorants (ils dégagent un parfum à la fois vert et vanillé, un régal), et d’un coup – le panorama s’offre à nous… une montagne en face de nous barre la vallée qui s’étend à nos pieds et se prolonge, sur notre droite, jusqu’à l’immense horizon dans lequel elle se noie… c’est un point de vue de bout du monde, un de ces endroits où les Bushmen viendraient jeter les bouteilles de coca maudites qui tombent du ciel et mettent l’avenir de leur tribu en péril…



Notre guide s’installe sur un rocher plat, accompagné de la chienne qui a décidé de nous suivre depuis notre sortie du village, et nous nous asseyons avec eux face au paysage pour un bout de conversation et d’admiration partagée. Au bout de quelques instants, il nous désigne, sur la montagne d’en face (qui se trouve à de nombreux kilomètres), un point qui nous semble imaginaire et nous affirme : « Elephant. » Mais oui bien sûr, dis-nous que tu as des yeux bioniques… Sauf que, munis du téléobjectif, il nous semble… oui… on dirait… on dirait bien un éléphant ! Incroyable – à plusieurs kilomètres de distance, sans jumelles ni appareil oculaire d’aucune sorte, ce type a distingué un jeune mâle solitaire traquant l’herbe à flanc de montagne… dingue.

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Et le trekking touche alors à sa fin… nous redescendons par le même chemin vers les champs où les paysans continuent de bosser d’arrache-pied…

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Nous avançons jusqu’au village où notre expérience de l’Inde rurale va se conclure par un retour en bus vers Ooty. Et quelle expérience ! De quasiment-vide lorsque nous le prenons, le bus devient rapidement une illustration de la surpopulation indienne : les petits écoliers qui tentent de rentrer chez eux après l’école s’entassent autour de nous – voire sur nous en fait – et des grappes humaines s’amoncèlent et se suspendent aux portes qui restent – comme toujours en Inde – grandes ouvertes pendant le trajet… et encore, nous ne voyons pas ce qui se passe sur le toit ! Emporté par la foule (qui nous traîne, nous entraîne, nous éloigne l’un de l’autre), Yann disparaît de mon champ de vision, et, lorsque le guide me signale qu’il est temps de descendre (et qu’il faut faire vite avant que la foule agglutinée dehors dans l’espoir d’avoir à son tour bientôt le droit de former un puzzle 3D géant dans le bus, ne réalise une poussée vers l’intérieur avant que nous ne soyons sortis), je me transforme en demi de mêlée – un peu inquiète, une fois sortie, de ne pas voir le flux continu de ceux qui me suivent charrier un grand escogriffe français d’un mètre 86… Mais ça y est, Yann apparaît enfin, et nous nous dépêchons de rentrer dans nos pénates, menacés par l’orage qui tombe, a priori, tous les jours à la même heure… raté. Nous sommes complètement saucés, malgré nos K-way, en quelques secondes – et un chauffeur de rickshaw s’arrête même à notre hauteur pour nous proposer de nous ramener à bon port (ou presque, car son stand est à deux pas de la YWCA) et ce gratuitement… la gentillesse indienne a encore frappé ! Et pour tout vous dire, quand Yann essaie, malgré tout, de lui offrir un billet en échange de la course, il refuse…



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Mardi 16 octobre

A la base, nous voulions quitter Ooty aujourd’hui, mais le petit train panoramique hautement réputé que nous voulons absolument prendre pour retrouver les joies des grandes villes était déjà plein lorsque nous avons réservé ; il restait quelques places à la date de demain, aussi bénéficions-nous d’un jour supplémentaire dans la région. Enfin, je dis « bénéficier » mais la vérité est que nous ne savons pas trop quoi faire… le climat pluvieux de fin de journée nous incite à ne pas sortir trop tard, et nous rêvons de manger autre chose que de la soupe et des nouilles (ou du dal et du riz…), donc nous décidons de partir déjeuner en « ville ». Et avant cela, d’aller visiter le jardin botanique qui, semble-t-il, est sympa – même si nous nous demandons à quel point nous allons le trouver intéressant après le superbe trekking d’hier… Nous nous dirigeons vers le stand de rickshaws de la veille en espérant retrouver notre chauffeur serviable et lui proposer une course – rémunérée cette fois… et c’est lui qui nous trouve avant que nous n’atteignions le stand. Le jardin botanique s’avère très sympathique ; Yann s’enthousiasme pour les oiseaux, les fleurs énormes et multicolores, et les arbres géants, et il tente d’acheter quelques graines dans la serre – mais seules quelques modestes variétés sont disponibles, et c’est en sortant du jardin, dans le petit marché adjacent, qu’il complètera sa collection. Va savoir maintenant si toutes ces plantes accepteront de pousser dans le climat tropical du Loiret…

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Dans le même marché, nous tombons sur les boutiques de chocolat pour lesquelles Ooty est célèbre ; c’est en effet l’une des seules régions d’Inde où la température est assez clémente pour permettre aux Indiens de manger du chocolat sans qu’il ne leur fonde sur les doigts… Hélas, ledit chocolat n’est pas exactement délicieux – même s’il se laisse manger, évidemment. Nous en profitons pour acheter quelques produits locaux, notamment au santal, et des huiles essentielles, comme de l’eucalyptus.

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Hélas, trois fois hélas, pas de restaurant occidental à l’horizon… l’ombre sinistre du dal semble se profiler lorsque soudain… ! nous apercevons un petit café à l’américaine qui propose du fast-food, des glaces et des boissons… hourra, la civilisation !!! Nous y passons une bonne heure avant de rentrer tranquillement à l’hôtel. Et notre séjour à Ooty s’achève sous la traditionnelle pluie de fin d’après-midi… on s’y fait…

Raconté par Amélie

P.S. : et, comme dans les bonnes séries, on vous propose aujourd’hui un petit bonus…