Mardi 23 octobre

Cette fois-ci nous ne serons pas seuls en cabine ; un monsieur et sa femme partageront notre nuit. Le monsieur en question prend bien soin de son épouse ; comme elle n’est pas exactement avec nous dans la cabine, mais dans une couchette placée perpendiculairement aux nôtres, et isolée par un simple rideau, il la met d’abord au lit, la borde, ferme le rideau, et ensuite seulement va se mettre en pyjama dans les toilettes et revient se coucher. C’est bien meugnon quand même. Nous nous couchons en même temps que le monsieur, et quand nous nous réveillons, le couple a déjà disparu. Ca y est, nous sommes à Madurai ! Une cité que le Routard décrit comme « une ville indienne encore dans son jus », ce qui nous rend assez curieux… en réalité, nous nous apercevrons que ce que les auteurs du guide entendent par là, c’est que Madurai est assez peu touristique et donc encore authentique – rues boueuses, échoppes bariolées mais spécialisées surtout dans la quincaillerie (rien de très excitant pour le shopper affolé de la carte bleue), restaurant indo-indiens, trafic démentiel, et pèlerins hindous… car ce qui amène principalement les gens à Madurai, et les Indiens en particulier, c’est son grand temple coloré – version pièce montée – que nous irons nous aussi visiter cet après-midi. Mais n’anticipons pas, pour l’instant nous sommes encore à la gare et, comme d’habitude, il nous faut d’abord trouver un auto-rickshaw… voilà c’est chose faite. J’ai réservé un hôtel hier, et notre chauffeur nous y dépose rapidement. Sur le chemin, nous nous apercevons d’un élément particulier : les trois-quarts des rickshaws de la ville (et pas seulement eux) sont décorés de grandes palmes, ou plutôt de feuilles de bananier ! C’est la première fois que nous voyons cela, et ça ne laisse pas que de nous surprendre… est-ce tout le temps comme ça, ou une fête se prépare-t-elle ?

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Nous nous installons donc à l’hôtel (notre chambre ressemble à une chambre d’hôpital avec sa peinture verte, la même qui orne les murs du couloir, et elle fait son âge – au moins trente ans, ce qui est moins jeune pour une chambre que pour un être humain – mais elle est propre et le personnel est gentil), puis nous traversons la rue pour grignoter quelque chose dans un restau local (nous sommes les seuls touristes) avant de partir explorer la ville. Les rues sont aqueuses et boueuses, les pluies tropicales ont visiblement frappé ici aussi… Nous nous dirigeons vers le fameux temple de Madurai en nous arrêtant à chaque fois que des sacs nous font de l’œil. Mais pas n’importe quels sacs ! Nous cherchons des sacs indiens typiques (vous savez, ces sacs en toile brodés de motifs hindous et d’écritures indiennes), parce que notre copine Julie P (qui se reconnaîtra) nous a écrit qu’elle aimerait « beaucoup coudre dans des sacs indiens ». Qu’à cela ne tienne ! Ici, pour la première fois depuis le début du séjour, nous en trouvons partout ! C’est sans nul doute la proximité du temple qui favorise cette multiplicité, car les Indiens arrivent en général au temple avec de nombreuses offrandes, pour le transport desquels ces petits sacs s’avèrent fort pratiques. Néanmoins, ce n’est pas exactement le modèle que nous avions en tête pour Julie – ceux-ci ne sont pas en toile mais dans une sorte de matériau indescriptible, à mi-chemin entre le sopalin et le papier recyclé… de plus, si certains arborent des motifs traditionnels et religieux (mains jointes, en prière), d’autres (nombreux) honorent Mickey et Minnie, plus hilares que jamais. Bizarre…

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Enfin, nous arrivons au temple : on ne peut pas le rater !!!! C’est une grande muraille carrée sertie de quatre portes aux points cardinaux, chacune surmontée d’un immense gopuram (une tour pyramidale) d’où jaillissent en relief les innombrables figures bariolées des divinités indiennes. En compulsant le Routard, nous nous apercevons que le temple en question est l’un des chefs-d’œuvre de l’architecture dravidienne, qu’il a été construit entre le XVIème et XVIIème siècle, et qu’il est consacré à l’un des avatars de Parvati (l’épouse de Shiva), Minakshi, et à Shiva lui-même. Pour rappel, un avatar, dans la religion hindoue, c’est l’une des formes qu’emprunte un dieu ou une déesse à un moment donné, forme qui devient elle-même une divinité en soi (d’où les trente-mille dieux de l’Hindouisme au final…). Nous contournons le temple par la gauche afin d’emprunter l’entrée accessible, celle qui contraint à passer devant le sempiternel éléphant déifié (vous savez, celui qui vous caresse la tête avec sa trompe si vous lui donnez une piécette ou un billet). Ensuite, nous visitons l’intérieur du temple, qui se prépare à une grande fête (d’où les grandes palmes qui décorent le temple, la ville et les rickshaws, et l’installation d’une estrade destinée à recevoir des musiciens dans le temple). C’est un temple immense, où nous n’avons pas accès à tout – certaines salles sont réservées aux pratiquants hindous –, mais ce à quoi nous avons accès est largement suffisant : beaucoup de statues ornent les murs et les piliers (il y a notamment la salle dite des « Mille piliers » où l’on retrouve une bonne partie du panthéon indien), certains plafonds sont travaillés et surtout extrêmement peints, et surtout… il y a foule (oh mais quelle surprise, une foule, en Inde !).

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Comme de bien entendu, il y a aussi une galerie marchande dans ce temple (très biblique tout ça). Les bondieuseries (enfin, les shivaseries) abondent (des abondieuseries ?). Emportés dans notre recherche de sacs pour Julie (et un peu pour nous), nous nous laissons entraîner par une petite marchande très sympathique dans sa boutique. Elle nous montre une photo où elle pose avec son amie française, qui lui a prêté les fonds pour ouvrir son échoppe, et nous explique que, par conséquent, elle adore la France (où elle a passé six mois) et les Français. Et, d’elle-même et sans que nous négocions quoi que ce soit, elle nous fait des rabais sur tout ce que nous achetons et nous offre une multitude de petits cadeaux en plus – et évidemment une tasse de chai… bon il faut dire que Yann a craqué sur une œuvre d’art qui n’est exactement la plus « cheap » du magasin (une sorte de calendrier de l’avent sculpté délicatement dans du bambou fragile et peint à l’encre), alors la dame est contente, elle a bien gagné sa journée – et Yann est content aussi, et comme moi je suis toujours contente quand je dépense des sous… tout le monde est content en somme.

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Nous traînons encore un peu dans le temple pour voir les décorations nocturnes – pour la fête qui se prépare (mais en l’honneur de qui donc ???), la cour intérieur du temple, où se trouve un grand bassin environné de gradins, a en effet été décorée de multiples effigies divines au néon. De nombreuses familles s’installent sur les degrés pour attendre l’ombre qui révèlera ces enseignes à leur vocation lumineuse… ça y est ! Enfin satisfaits, nous repartons… non sans faire un détour par une boutique qui vend des parapluies, car le ciel se met soudainement à fondre et menace de nous noyer sous le déluge.

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Ensuite, il n’y a plus qu’à rentrer… Yann fait un saut dans une échoppe en bas de l’hôtel pour acheter des chips et des gâteaux. Pas très faim, et la flemme de ressortir… soirée télé.

Mercredi 24 octobre

Aujourd’hui, il faut qu’on s’occupe de notre départ pour Pondichéry. Il y a des bus, c’est certain, mais encore faut-il dénicher les horaires, les tarifs, et réserver deux places ! Comme le Routard conseille un endroit sympa pour le petit-dej à deux pas du quartier des agences de voyage (tout est groupé ici, c’est un système corporatif), nous partons, dès 7 heures, pour une petite balade. Mais évidemment rien ne fonctionne comme prévu ! Nous passons dans plusieurs agences avant de trouver la bonne ; la réponse « pour Pondichéry, c’est pas nous » se fait entendre dans chaque agence vers laquelle un précédent agent de voyage nous a envoyés. Enfin, nous tombons sur un vendeur qui semble avoir des bus pour Pondichéry – et justement il y en a un le soir-même ! Hélas… ce n’est qu’un semi-couchettes, le bus-couchettes pour cette destination n’existe pas… Bon, tant pis, on fera l’impasse sur notre confort, on est roots où on ne l’est pas ! Rassurés sur notre départ confirmé pour ce soir, nous cherchons donc le « super petit-dej » promis par le Routard… en vain, le lieu est fermé. Nous atterrissons donc finalement dans un hôtel de luxe où on trouve des petits-dejs continentaux, YES ! Ensuite, c’est reparti pour un tour dans les rues de Madurai.

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Nous prenons à nouveau la direction du temple car derrière celui-ci se niche un petit marché couvert réservé à tous les tailleurs de la ville, ledit marché couvert occupant un bâtiment historique qui fut autrefois lui-même un petit temple… Evidemment, dès que nous y arrivons, un premier tailleur nous alpague : il est sympa, il a une jolie moustache… nous acceptons de venir voir son échoppe en priorité, mais seulement après notre balade dans le marché. Il nous suivra ou nous précèdera donc discrètement, prêt à bondir sur tous les autres marchands qu’il soupçonnerait de vouloir lui voler ses clients ! Le lieu en soi-même est hallucinant : les sculptures mythologiques y surplombent les étals où les tailleurs cousent, tous en rythme, sur de vieilles Singer (ou pas) d’une autre époque, avec derrière eux des étagères d’étoffes de toutes les couleurs soigneusement pliées en carré. L’une des portes du bâtiment donne sur l’arrière du temple de Minakshi, la deuxième, située à l’autre extrémité, mène sur une placette où trône un Nandi malpropre qui se cure le nez en couleurs… Une fois fini notre tour, nous tenons notre parole et venons voir « notre » tailleur, qui nous précède en se dandinant et en transpirant méchamment (il fait horriblement lourd, vous vous en doutez). Il nous propose différents modèles, plus ou moins indiens ou occidentaux, et nous nous décidons pour une tunique en soie bleu pers pour moi, et deux chemises à col indien pour Yann. Elles seront prêtes dans l’après-midi. En attendant, nous allons continuer notre promenade et surtout trouver où manger !

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C’est assez compliqué de trouver un restaurant sans avoir à remonter jusqu’à notre hôtel… nous finissons par découvrir une petite gargote assez propre mais sombre et peu engageante, où le serveur ne nous dit pas un mot – mais nous sert quand même ce que nous avons commandé ! Et nous repartons traîner du côté du temple, un peu désoeuvrés, ne sachant plus comment tuer le temps jusqu’à l’heure à laquelle nous devons récupérer nos vêtements. C’est le Routard qui nous offre la solution : il faut monter sur le toit d’une des grandes boutiques d’objets d’art situées aux alentours du temple pour aller admirer la vue sur celui-ci – et au passage regarder les beaux objets que nous n’avons pas les moyens d’acheter. Nous en choisissons une au hasard – bien nous en a pris, le propriétaire parle bien anglais, il nous fait monter sur le toit gratuitement, puis nous invite à boire un thé et nous discutons pendant un bon moment. Evidemment – et il l’avoue sans jambages –, il aimerait bien qu’on lui achète quelque chose, et nous propose des facilités de paiement, et même la possibilité de commander un objet une fois de retour en France. Mais ses pièces sont magnifiques, il s’agit même parfois d’antiquités – et elles sont donc hors de prix. Je n’achète donc que de petites housses de coussin brodées (que je n’ose même pas marchander après ce moment sympa), et nous repartons traîner sur le petit marché qui se tient dans la rue. On y voit de multiples petits vendeurs et des propositions de services qui nous semblent surannés (comme du rémoulage), et on y propose des fleurs pour les cheveux, que des femmes assises à même le sol cousent en guirlandes ; je me laisse emporter par le plaisir d’embaumer le jasmin, pendant que Yann fait admirer aux dames les portraits qu’il a faits d’elles. Il est à noter qu’ici, nombre de pèlerins (en particulier les femmes et les enfants) se font couper les cheveux en offrande à la divinité ; on voit même des femmes ramasser lesdites chevelures et les entasser dans de grands sacs – il est probable qu’il en est ensuite fait des perruques dont la vente procurera des bénéfices au temple… Ensuite, c’est enfin l’heure d’aller récupérer nos vêtements ! Ma tunique n’est pas parfaite (j’ai l’habitude que mes mesures posent des problèmes aux tailleurs…) donc il faut encore quelques retouches, qui sont faites dans l’immédiat. Voilà !

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Notre bus est à 22 heures, et il n’est que 17 heures, alors Yann me propose une activité photographique : nous nous asseyons le long du temple et nous photographions, à la sauvette, les gens qui passent devant nous… Comme peu à peu la lumière baisse, le défi devient de taille (gérer lumière et vitesse à la fois, le stress !), mais comme de nombreux passants nous repèrent, et viennent spontanément poser pour nous, ça donne une jolie série de saris, de turbans, de crânes rasés, de visages peints en jaune, de doubles boucles nasales ou de boucles d’oreilles…

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Une fois nos bagages récupérés, nous allons dîner puis boire un verre pas loin de l’agence de voyage, devant laquelle le bus viendra nous récupérer dans peu de temps maintenant. Nous sommes très excités à l’idée d’arriver enfin à Pondichéry… d’abord, cela signifie la fin de notre parcours indien – car après Pondichéry, nous nous envolerons pour le Sri-Lanka – ; ensuite, c’est une ville que nous fantasmons depuis déjà longtemps, et que nous voulons confronter à notre rêve – un rêve qui prend un peu la forme d’un projet d’installation, peut-être, un jour… Mon contact pondichérien, Kash, ne pourra pas nous accueillir comme prévu (elle se marie dans deux mois et son fiancé vient d’arriver chez elle), mais elle nous a trouvé deux hébergements, d’abord chez une amie à elle, à la plage, et ensuite en ville. Pour dire la vérité, on a vraiment hâte ! « We wanna be a part of it, Pondi, Pondiiiiiiiiiiiii !!!!! » (1) Mais bon, en attendant, ce n’est pas « la ville qui ne dort jamais » (1) qui nous attend, mais le bus qui ne dort jamais !!! En effet, nous comprenons assez rapidement que l’ambiance déjantée qui règne dans le bus (dans lequel nous avons fini par monter) ne va pas s’arrêter de sitôt : sur un écran central défilent des clips de musique tamoule (avec le son à fond les ballons) qui mériteraient à eux tout seuls une analyse sociologique ; on y voit, par exemple, un jeune homme demander sa fiancée en mariage (oui, il y a des sous-titres en anglais, c’est pour ça qu’on comprend de quoi il s’agit, sinon oubliez-nous hein), parce que s’il ne l’épouse pas, son père (à elle) ne le laissera pas s’approcher plus près ; ou encore (un must celui-ci !) un moustachu à petit bidon se trémousser sur fond de fête de village en clamant « Je suis le meilleur, je suis le Tamoul par excellence, je suis fier d’être tamoul » (ou un truc approchant). C’est fascinant – mais en même temps ça fait très mal aux oreilles. Heureusement vers minuit les portes de l’enfer se referment et nous pouvons enfin tenter de trouver le sommeil sur nos couchettes à demi-inclinables (pinaise, ça fait mal aux jambes !!!). Demain, 5 heures du mat’ : Pondichéry baby !

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(1) Référence à ‘New-York, New-York’, pour ceux qui ne connaîtraient pas.

Raconté par Amélie