JEUDI 18 OCTOBRE

La nuit est donc archi-courte, et c’est dans le doute que, à 5 heures du matin (soit une heure plus tôt que nos prévisions), le train entre dans une gare qui pourrait bien être la nôtre… Nous nous préparons donc à descendre du train : mais sommes-nous au bon arrêt ? Est-ce bien Kochi ? Des Indiens qui se réveillent en même temps que nous nous rassurent : oui, nous sommes bien arrivés. Enfin, bien arrivés, c’est vite dit ! Kochi est une ville construite sur une péninsule et, un peu comme à Hong Kong, il y a plusieurs Kochi autour d’un bras de mer – dont une partie sur la terre ferme, Ernakulam (et non pas Herculanum…), une autre sur une presque-île, Mattancheri ou Fort Kochi, et une île artificielle, Willingdon. Evidemment, le vieux Kochi où nous nous rendons est de l’autre côté du Kochi où est située la gare… VRAIMENT de l’autre côté ! En auto-rickshaw, on en a pour une heure et quart de route… Mais c’est plutôt agréable comme balade ; l’odeur de la mer nous rattrape en route, et bientôt, c’est la mer elle-même qui nous apparaît avec le soleil levant. La fatigue se fait néanmoins sentir et nous avons hâte de découvrir notre lit et de faire une sieste matinale de deux heures afin de ne pas être complètement cassés pour notre première journée dans cette ville mythique. Car oui, Kochi, c’est mythique ! C’est la ville que nous connaissons en Europe sous le nom de Cochin, un ancien comptoir portugais, puis hollandais, puis anglais, où vit la plus vieille communauté juive d’Inde – et sans doute d’Asie. Un creuset religieux en somme, où cohabitent les religions bibliques et l’Hindouisme, mais aussi le seul coin d’Inde où subsiste une très ancienne tradition de pêche, celle de ces filets chinois qui font de magnifiques sujets photographiques, surtout au soleil couchant – nous sommes sur la côte ouest de l’Inde. Une tradition qui fait aussi de Kochi le plus grand port de pêche indien… bref, nous avons hâte ! Et c’est la raison pour laquelle, après avoir réveillé notre hôtelier (moustachu et très bavard) qui nous dévoile un petit salon télé réservé à ses hôtes et une toute petite chambre très propre contiguë à ce salon, nous sombrons dans un sommeil profond et néanmoins chronométré… deux heures plus tard, le réveil sonne, et, après une (merveilleuse !) douche (je rappelle que dormir tout habillé n’aide pas à se sentir propre), nous partons en quête d’un petit déjeuner. Nous le trouvons dans un formidable petit salon de thé niché dans les rues au style colonial qui environnent notre guesthouse. C’est mignon – c’est même adorable en fait. Par contre, ce qui frappe immédiatement, c’est l’impression d’être dans un coin exclusivement touristique… où sont les vrais gens ??? Il n’y a que des magasins !!!

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Une fois (très richement) sustentés nous partons en direction du port ; nous avons un plan de la ville, et nous voulons d’abord voir ces fameux filets de pêche qui nous ont attirés jusqu’ici. Yann surtout a hâte de se confronter au défi de les photographier « autrement »… c’est compliqué en fait car tout le monde fait la même photo, notamment au coucher du soleil. Alors aller les découvrir dès maintenant c’est peut-être aussi l’occasion de réaliser un cliché pas trop… cliché. A priori ils ne sont pas loin… ah tiens, oui, ils étaient même plus près que prévu ! C’est tout petit en fait, le vieux Cochin… nous nous arrêtons au bord de l’eau dans un « café » qui a eu la bonne idée d’installer des tables pile en face des filets de pêche géants, et qui, qui plus est, propose des jus de fruits frais maison très alléchants… L’occasion d’observer en se régalant le manège des corbeaux qui gravitent autour des filets de pêche auxquels ils viennent voler par instant un ou deux poissons… drôle de constater qu’il n’y a d’ailleurs pas une seule mouette… les corbeaux, ces envahisseurs en groupes organisés, les ont toutes chassées. Ils restent donc seuls à disputer aux hommes les profits de leur pêche. Les filets qu’on utilise ici fonctionnent selon un système précis : montés sur un mécanisme de bois, ils sont d’abord plongés dans l’eau grâce à un système de bascule efficace (augmenté du poids de deux pêcheurs qui circulent sur les rondins arrimés au filet). Au bout de quelques minutes, le filet est remonté (grâce à une corde lestée de lourdes pierres et tirée par quatre autres pêcheurs), et les deux hommes présents à côté du filet déchargent alors ce dernier des poissons dont il est désormais plein. Le courant étant fort sur cette berge, aucun filet ne remonte totalement vide… Mais comme les images sont souvent plus parlantes que les mots, à vous de vous faire une idée du système…





Nous nous en donnons donc à cœur joie et photographions les filets et les pêcheurs vêtus de façon traditionnelle du lungi (prononcez loungui) si caractéristique du sud que nous avons remarqué depuis que notre train est entré dans le Kerala ; il s’agit d’une sorte de jupe longue, ou d’un pagne dont la longueur exacte est celle de la jambe, mais qu’il est loisible de remonter à la hauteur des genoux en le repliant – un peu comme une couche-culotte en fait – afin de se libérer de l’entrave qu’il peut représenter pour les jambes. Toujours fascinés par le travail, les techniques, l’artisanat, nous observons avec attention comment les pêcheurs récoltent leur poisson. Et, contrairement à d’autres touristes, aucun pêcheur ne nous propose de venir poser (contre rémunération) avec lui ; peut-être ont-ils senti que nous ne cherchions pas la photo « typique » ou « souvenir », mais que nous voulions véritablement comprendre comment ils travaillent ? Toujours est-il que le sujet nous inspire, et que nous décidons d’y revenir le soir-même pour le fameux coucher de soleil.

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Ensuite nous continuons sur notre lancée en suivant le bord de mer, ce qui nous donne l’occasion de faire encore quelques jolies photos. Kochi est une sorte de Venise indienne ; des canaux vont de la mer jusqu’à l’intérieur de la ville, et on y verrait presque passer des gondoliers ! Enfin, des mecs en barque quoi…

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Cette longue rue qui suit le bord de mer s’appelle Bazaar Road. Elle ne porte pas (ou plus) très bien son nom car les magasins n’y sont pas si nombreux, même si l’on trouve quelques vendeurs d’épices appétissantes et de fruits tropicaux alléchants. Par contre, l’architecture coloniale y est ici moins mignonne – et donc plus intéressante – que dans le coin plus touristique où nous vivons ; les murs y sont colorés mais décrépits et leur aspect en devient presque charnel – comme une peau humaine…

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On remarque aussi de nombreuses bêtes, quelques vaches et buffles mais beaucoup moins nombreux qu’on en avait pris l’habitude en Inde – et surtout des chèvres. Des chèvres aventureuses que les rickshaws et les vélos ne gênent en rien…

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Nous finissons par atteindre le Dutch Palace, le palais qui était le but de notre promenade du jour ; converti en musée, on ne peut y prendre de photo, mais l’exposition permanente nous apprendra au moins quelle est l’histoire de la ville de Kochi. Nous tombons dans une arrivée massive de groupes de touristes de toutes nationalités… l’horreur. Ca commence déjà à nous peser un peu, mais ce n’est rien comparé à ce qui va se passer quelques instants plus tard lorsque nous atteindrons la synagogue ! L’ancien quartier juif est en effet devenu quasiment exclusivement une zone de boutiques devant lesquelles se tiennent des chalands bien décidés à vous harponner pour que vous entriez dans LEUR magasin et surtout pas dans celui du voisin – qui vend la même chose que lui. Du coup, nous reculons même devant la possibilité de visiter la synagogue – où viennent de s’engouffrer avant nous environ un demi-millier de vieux-et-gros-messieurs-dames-en-short avec leur guide… Loin de moi l’idée de fustiger ces gens qui ont au moins le mérite (et la chance) de voyager loin de chez eux et de vouloir découvrir des cultures étrangères. Mais l’attitude générale de ces énormes groupes de nantis qui viennent claquer leur fric sans se poser de question et sans faire l’effort de parler un minimum l’anglais (et donc sans parler avec aucun autre Indien que leur guide, qui ne leur dit par ailleurs rien d’autre que ce qu’ils veulent bien entendre), qui se comportent en néo-coloniaux en critiquant tout ce qu’ils voient, entendent ou sentent qui les dépayse par trop et surtout, tout ce qui n’est, au fond, pas occidental, ou qui dégainent leur appareil photo comme au zoo, sans sourire à celui qu’ils photographient et qui n’est, finalement, rien de plus à leurs yeux qu’un objet ou, au mieux, un animal… bref, cette attitude nous débecte – pardon de le dire aussi sèchement. Evidemment, il y a des exceptions à ce portrait peu flatteur… mais peu. Celui qui désire voyager autrement, en réalité… voyage vraiment autrement. C’est le cas par exemple de ces trois femmes que nous recroisons dans Kochi après les avoir vues pour la première fois dans le petit train d’Ooty ; elles ont l’âge de nos parents et sont parties sac au dos et Routard sous le bras à la rencontre de l’Inde du sud pendant trois semaines… bref, elles voyagent comme nous ! Nous sympathisons rapidement en quelques phrases devant la synagogue qu’aucun de nous ne visitera…

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Nous restons particulièrement frappés par le mélange de religions qui caractérise la ville.

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Nous rentrons ensuite vers notre home. Nous n’avons pas déjeuné, il est 16 heures, nous avons faim et nous mourons de soif ! Qui plus est, le trajet pour descendre au Dutch Palace depuis les filets de pêche s’est avéré plus long que prévu et que nous peinons déjà à l’idée de devoir le refaire en sens inverse… Nous avions repéré un restaurant tentateur à-peu-près à la hauteur des filets de pêche, et ça nous semble une bonne idée d’aller y boire un verre et grignoter un peu en attendant l’heure du coucher de soleil. Nous embarquons donc dans le premier rickshaw que nous trouvons, et poireautons agréablement jusqu’au tomber de la nuit…

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Après cela, c’est restau (miam, le bon poisson de Kochi que nous partageons avec un chat quémandeur !), et dodo !

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VENDREDI 19 OCTOBRE

Aujourd’hui, notre hôte, toujours moustachu et de plus en plus bavard, nous donne les photographies que nous lui avions demandé de tirer pour nous – car il s’avère qu’il est photographe. Ces photos, nous voulons les envoyer aux Rathod, cette famille d’Intouchables du Gujarat qui nous avait si chaleureusement accueillis après notre fuite de Tarnetar et dont nous avons appris il y a quelques jours le triste deuil : leur fils, Mehul, est mort dans une rixe pendant le festival, et ils nous ont contactés afin d’obtenir les photos que nous avions faites avec eux, les seules photos qu’ils aient de leur enfant… une horrible histoire qui nous préoccupe beaucoup. Nous préparons donc ces photos que nous leur enverrons dès que possible, puis partons essayer le petit-déjeuner dans un autre lieu recommandé par le Routard : une galerie-café.

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Le petit déjeuner est délicieux et la galerie s’avère un lieu très agréable. Nous l’abandonnons presque à regret afin de continuer notre visite de Kochi. Comme nous ne nous intéressons plus trop à ce Kochi trop touristique que nous avons appréhendé hier, nous nous enfonçons dans le cœur de la vieille ville en direction du quartier musulman. Il y a des boutiques beaucoup plus authentiques, de vêtements principalement, mais aussi des salons de coiffure à l’occidentale (en mode « Toi aussi tu veux la frange de Justin ou de Zac » ?), et des gens qui vivent réellement là… une femme prépare ses nans à même le trottoir et son beau sourire nous engage à la photographier. J’entre dans tous les magasins, à la recherche d’une robe rose pour notre nièce (il faut voir comment sont habillées les petites filles ici, même les plus pauvres… des robes de princesse, à volants et paillettes !) et de chaussures qui font « couic couic » pour notre neveu (ces chaussures que nous avons repérées depuis Chandigarh aux pieds de tous les petits garçons). Je finis par trouver une boutique où l’abondance de robes me fait penser que nous allons enfin trouver notre bonheur, et Yann vient me rejoindre pour choisir celle qui sera sous le sapin à Noël. Dans un magasin pas très loin, nous trouvons aussi les chaussures qui iront à William – même si Yann, grand petit garçon, repart déçu de n’avoir pas trouvé – c’est le cas de le dire – chaussure à son propre pied ! Par contre le même problème que la veille se pose : pour boire un truc, ou pour déjeuner, il faut revenir dans le quartier touristique où nous logeons : ici, rien de rien.

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Nous reprenons notre balade sans nous éloigner cette fois-ci car à 17 heures il y a Kathakâli dans un centre à proximité ! Le Kathakâli, c’est cet art ancestral du Kerala qui mélange danse, théâtre, musique et religion, et qui se pratique normalement pendant des nuits entières dans les temples, mais dont certains centres culturels proposent (heureusement pour nous qui ne sommes sans doute pas assez aguerris pour subir une représentation complète) des extraits représentatifs. Donc nous voici errant dans les alentours à faire quelques achats, et échouant finalement devant la cathédrale que nous avions entrevue la veille et que nous visitons aujourd’hui, à côté de laquelle, ce soir, s’entraînent de jeunes écolières en robe bleue. A quoi s’entraînent-elles ? A faire les majorettes et à la fanfare, pendant que d’autres écolières, plus jeunes, jouent autour d’elles. Notre arrivée, comme celle d’autres touristes, fait figure de grosse attraction aux yeux des plus petites, qui se jettent sur nous afin de nous poser des questions essentielles : « What’s your name ? », « How old are you ? », « Where do you come from ? », « What is your mother’s name ? », « What is your father’s name ? » « What is your religion ? »… Par souci de simplifier les choses, à la dernière question, je réponds : « christian » (chrétienne). Difficile en effet d’expliquer à des minettes de sept-huit ans le concept de déisme… et bien m’en prend car leurs visages se mettent à rayonner quand elles apprennent que nous avons la même religion qu’elles – une religion existante mais tout de même minoritaire en Inde. En tout cas comme d’habitude, la caméra les fascine – surtout quand je tourne l’écran vers elles et qu’elles s’aperçoivent elles-mêmes sur l’image.

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Mais l’heure tourne et nous devons quitter nos petites amies si nous voulons avoir le temps de grignoter un bout avant le pestacle : nous choisissons un excellent petit restaurant où le service est hélas un peu lent. Du coup, nous manquons le début de la démonstration de Kalapariyat, un art martial kéralais très très impressionnant (à mes yeux du moins, novice que je suis) qui se pratique à mains nues, au bâton, au couteau, et avec une sorte de fouet à deux lames souples visiblement archi-dangereux. Les pratiquants se mettent très rapidement à transpirer tant l’effort, même s’il est bref, est intense… et la démonstration s’achève par une mise en pratique, avec nous, d’un mouvement de défense – je sais maintenant comment faire si l’on cherche un jour à m’étrangler !

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Enfin commence l’instant tant attendu (enfin, surtout par moi car Yann ne sait pas vraiment où il a mis les pieds !) : pendant que l’acteur principal s’installe sur scène pour se maquiller devant nous, bientôt rejoint par un maquilleur qui va lui fabriquer une « barbe » en papier mâché, puis par le deuxième acteur qui se préparera lui aussi sous nos yeux, des assistants mettent en place, quant à eux, l’espace scénique ; le Kathakâli étant un art religieux consistant dans la mise en scène de récits mythologiques hindouistes, la scène comme l’orchestre doivent être « sanctifiés ». Des dessins sont donc tracés à la craie sur le sol, des guirlandes de fleurs posées au cou des statuettes de divinités qui ont été amenées sur la scène, et de l’encens est mis à brûler juste sous notre nez.

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Le maître de cérémonie, qui depuis le début introduit toutes les démonstrations, nous résume ce qu’est le Kathakâli, un art où le texte est chanté par les musiciens et où les acteurs, eux, n’échangent pas de paroles et doivent donc tout exprimer par leur attitude corporelle (notamment les mouvements des mains qui sont très signifiants) et surtout leurs mimiques. Lesdites mimiques sont dès lors extrêmement codifiées afin que le public puisse instantanément comprendre de quoi il retourne ; la couleur du visage, telle que la crée le maquillage, donne une indication sur le rôle joué – femme, homme, démon… – ; le visage est utilisé sous ses moindres coutures – bouche, nez et yeux sont expressifs. L’acteur qui interprète ici le rôle féminin (car, comme souvent dans l’histoire du théâtre traditionnel, les femmes ne sont pas admises sur scène) vient donc nous faire une démonstration de ses capacités oculaires…

On nous explique ensuite à quel extrait nous allons avoir droit : il s’agit d’un passage où un valeureux fils de roi est confronté à l’amour passionnel qu’une démone a conçu pour lui. Elle tente de le charmer sous les apparences attractives d’une femme magnifique, mais, face à des refus motivés par le respect que le jeune prince voue à son père, le seul à même de lui choisir une épouse, elle reprend son visage démoniaque et il n’a d’autre choix que de la tuer. La démonstration en elle-même est drôle, surtout grâce à l’acteur qui joue le rôle féminin, mais quelque peu répétitive à nos yeux et nos oreilles occidentaux… pas toujours facile d’apprécier une culture à laquelle on ne connaît rien.

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Lorsque nous émergeons du centre culturel, la nuit est déjà tombée mais la pluie, elle, n’en a pas fini de tomber : l’averse devient même un orage extrêmement violent. Nous filons sous l’eau cinglante jusqu’au restaurant où nous avions déjeuné à 16h, afin de dire adieu comme il convient aux délicieux fruits de mer de Kochi… demain en effet, nous partons pour une promenade sur les backwaters, ces canaux qui font l’attraction de la région, mais au lieu de revenir à Kochi nous en profiterons pour aller à Alleppey, un peu plus au sud.

Raconté par Amélie